Ni Lula (à gauche sur cette photo) ni Flávio Bolsonaro ne semblent susciter un véritable enthousiasme chez les électeurs. La campagne s’est largement déplacée sur les plateformes numériques, limitant les interactions directes et laissant planer un doute : ce que les électeurs voient sur les réseaux sociaux reflète-t-il la réalité ou seulement ce que les algorithmes sélectionnent pour eux ? EVARISTO SA/AFP

Élections au Brésil : une campagne terne et numérique qui accroît l’incertitude sur l’issue du scrutin


L’ESSENTIEL

  • À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro, mais près d’un tiers des électeurs restent indécis.

  • La campagne, peu visible dans les rues et largement numérique, peine à mobiliser les électeurs.

  • Les élections au Congrès seront aussi décisives pour la capacité du prochain président à gouverner.


À quelques jours du scrutin présidentiel du 4 octobre 2026, la campagne électorale brésilienne se déroule dans une atmosphère bien moins tendue qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de la forte polarisation qui traverse le pays.

Les derniers sondages font par ailleurs apparaître peu d’évolutions dans le paysage politique, toujours dominé par le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son principal adversaire de droite, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, aujourd’hui incarcéré.

Mais prédire l’issue de l’élection présidentielle brésilienne est un exercice délicat. Au Brésil, le vote est obligatoire pour les citoyens sachant lire et écrire âgés de 18 à 70 ans. Si aucun candidat à la présidence n’obtient 50 % des suffrages valides plus une voix au premier tour – sans compter les abstentions, les votes blancs et les bulletins nuls –, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent au second tour, prévu le 25 octobre 2026.

Dans la situation actuelle, la tenue d’un second tour apparaît très probable. Mais, en tant que politologue étudiant les élections brésiliennes depuis plusieurs décennies, je pense qu’il est encore trop tôt pour fonder des analyses sur les simulations de second tour. Si l’on en croit les sondages spontanés, environ 30 % des électeurs restent indécis au premier tour. Dans ce type de sondage, les personnes interrogées indiquent pour qui elles comptent voter sans qu’une liste de candidats leur soit proposée. Historiquement, cette méthode donne une estimation du nombre d’indécis plus proche de la réalité.

La moyenne des 18 derniers sondages réalisés jusqu’au 22 septembre donne 39,4 % des intentions de vote au président sortant Lula, contre 33,6 % à Flávio Bolsonaro. Des chiffres assez proches de ceux du dernier sondage Quaest, publié le 21 septembre, qui crédite Lula de 37 % et Flávio Bolsonaro de 33 %.

Si l’on fait la moyenne de ces 18 sondages, les réponses spontanées montrent que 27 % des électeurs sont encore indécis. Le sondage Quaest avance une proportion plus élevée, à 35 %. On peut donc estimer que les indécis représentent entre 30 % et 35 % de l’électorat. Un niveau d’incertitude particulièrement élevé à quelques jours du scrutin.

Je pars donc de l’hypothèse que la relative stabilité des sondages – dont les variations restent dans la marge d’erreur – et la forte proportion d’indécis témoignent d’une campagne particulièrement terne. De fait, la campagne est peu visible dans les rues : on voit beaucoup moins de drapeaux et d’autocollants que lors des précédentes élections.

Une campagne en ligne qui peine à mobiliser

Deux autres hypothèses peuvent expliquer ce manque d’enthousiasme. La première est que ni Lula ni Flávio Bolsonaro ne semblent capables de mobiliser suffisamment les Brésiliens pour les faire descendre dans la rue et participer activement à la campagne. Même au sein de leurs propres cercles de sympathisants, les doutes semblent nombreux quant à leur capacité à susciter un véritable élan.

La seconde est que la campagne électorale de 2026 se déroule désormais principalement sur les plates-formes numériques. Or, une campagne essentiellement en ligne réduit les interactions en face à face et atténue l’effervescence que peuvent créer les moments spontanés lors des rassemblements. Les électeurs peuvent alors se demander si ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux reflète réellement l’état de l’opinion ou seulement ce que les algorithmes ont choisi de leur montrer. Les réseaux sociaux ont en effet tendance à créer des bulles très cloisonnées, qui laissent peu de place au débat.

Cette polarisation apparaît très nettement dans les sondages lorsqu’on examine les intentions de vote en fonction de l’orientation politique des électeurs. Parmi les lulistes, 91 % choisissent Lula, tandis que 90 % des bolsonaristes soutiennent Flávio Bolsonaro. À gauche, parmi ceux qui ne se définissent pas comme lulistes, 78 % disent qu’ils voteront pour Lula. À droite, parmi les non-bolsonaristes, 67 % soutiennent Flávio Bolsonaro. Quant aux électeurs qui se disent indépendants, ils sont partagés. C’est ce que montrent les chiffres du sondage Quaest du 21 septembre.

Dans ce même sondage Quaest, interrogés sur la possibilité de changer encore leur choix pour le premier tour, 79 % des électeurs affirment que leur décision est définitive, tandis que 21 % disent pouvoir encore changer de candidat.

Cette proportion de 21 % d’électeurs susceptibles de revoir leur choix laisse entrevoir une forte volatilité du vote cette année, avec de nombreux électeurs qui pourraient attendre le dernier moment pour se décider. De quoi entretenir jusqu’au bout le climat d’incertitude qui caractérise cette campagne présidentielle.

L’hypothèse du « vote pour le gagnant »

Mais une autre donnée du dernier sondage Quaest pourrait peser sur cette incertitude. À la question de savoir qui devrait remporter l’élection, 55 % des personnes interrogées répondent Lula – une proportion nettement supérieure à celle de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui. À l’inverse, 30 % pensent que Flávio Bolsonaro l’emportera, un chiffre globalement conforme à ses intentions de vote actuelles.

Cet écart entre les intentions de vote et la perception du candidat susceptible de l’emporter pourrait jouer un rôle important. Historiquement, une partie de l’électorat tend à se rallier, au second tour, au candidat perçu comme le futur vainqueur. À ce stade, cette dynamique pourrait profiter à Lula.

Le président sortant pourrait également bénéficier d’un choix pragmatique de certains électeurs : entre Flávio Bolsonaro, qui n’a encore jamais exercé la présidence, et Lula, déjà au pouvoir et dont la manière de gouverner est largement connue.

Flávio Bolsonaro peut toutefois tirer parti de son nom. Malgré ses démêlés judiciaires depuis son départ du pouvoir en 2023, Jair Bolsonaro reste populaire auprès de son électorat de droite. Par ailleurs, certains Brésiliens se montrent lassés par la longévité politique de Lula, qui a accédé pour la première fois à la présidence en 2003.

Une chose est sûre : l’élection s’annonce une nouvelle fois très serrée. Et les électeurs indépendants pourraient jouer un rôle déterminant, alors qu’ils restent pour l’instant très partagés entre les deux principaux candidats. Le résultat de l’élection dépendra également du désengagement d’une partie de l’électorat. Plus l’abstention et le nombre de votes nuls seront élevés, plus leur poids sur l’issue du scrutin sera important.

Un « choc » de septembre ou d’octobre ?

Et qu’en est-il du très probable second tour, prévu le 25 octobre ? En tant que politologue, je considère toujours le second tour comme une nouvelle élection, avec une campagne courte et intense, généralement plus animée que celle du premier tour. Mais je me garde de toute prévision avant de connaître le résultat du premier vote.

La politique brésilienne peut se révéler très volatile. Plusieurs enquêtes en cours pourraient encore faire émerger des informations compromettantes. C’est notamment le cas de l’affaire Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire dans laquelle sont impliquées plusieurs personnalités politiques de premier plan.

L’issue de la crise qui secoue parallèlement le Tribunal suprême fédéral – et qui oppose notamment André Mendonça, juge nommé par Jair Bolsonaro, à Alexandre de Moraes, soutenu par Lula – pourrait elle aussi peser sur le choix des électeurs. Ou ne produire aucun effet.

Les sondages ne permettent pas non plus de mesurer dans quelle mesure les événements du 8 janvier 2023 et l’ensemble du projet de coup d’État qui les a précédés pourraient peser sur la décision finale des électeurs. Si ces événements – au cours desquels des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments des institutions à Brasília et tenté de renverser Lula, tout juste élu – restent présents dans les mémoires, ou s’ils reviennent au premier plan pendant la campagne, ils pourraient eux aussi peser sur le scrutin. D’autant que Flávio Bolsonaro promet d’amnistier les personnes condamnées, y compris son père.

La crise du présidentialisme de coalition

La configuration actuelle des candidatures révèle également plusieurs facettes de la crise du « présidentialisme de coalition », qui s’est installée sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les amendements parlementaires au budget jouent un rôle central dans cette évolution. Leur fonctionnement et les sommes en jeu ont profondément changé avec la création du « budget secret », négocié par l’ancien président avec Arthur Lira, alors président de la Chambre des députés.

Ces amendements, qui représentent plusieurs dizaines de milliards de réaux, ainsi que les fonds destinés aux partis et au financement des campagnes électorales – qui totalisent à eux deux 6,2 milliards de réaux –, ont donné aux députés et aux sénateurs une plus grande autonomie pour diriger des ressources vers leurs circonscriptions, sans avoir besoin de l’aval du pouvoir exécutif.

Cette évolution a réduit les incitations des parlementaires à soutenir les candidats à la présidence et leur intérêt à participer à une coalition gouvernementale. Ces dernières années, l’allocation de ces ressources a en outre connu d’importantes distorsions, qui ont entravé la mise en œuvre de politiques publiques plus équitables.

Les électeurs comprennent assez mal les mécanismes qui régissent les relations entre l’exécutif et le législatif dans le système du présidentialisme de coalition. C’est peut-être pourquoi ils s’intéressent peu aux amendements parlementaires et, plus largement, à la crise que traverse ce modèle de gouvernement. Ils ont tendance à considérer ces amendements comme une forme de clientélisme.

C’est en partie le cas. Mais ces amendements constituent aussi un moyen légitime de financer des politiques publiques dans les États et les municipalités. Avant la présidence de Jair Bolsonaro, ils faisaient partie des incitations qui poussaient les partis à rejoindre une coalition gouvernementale. Dès lors que les parlementaires ont pu disposer beaucoup plus directement de ces ressources, ces incitations ont fortement diminué, rendant beaucoup plus difficile le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif.

Cette crise est pourtant directement liée au vote. Et pas seulement à l’élection présidentielle : elle concerne aussi les élections à la Chambre des députés et au Sénat. Toute nouvelle réglementation des amendements parlementaires devra être approuvée par le Congrès. Or, seul le vote des électeurs peut modifier le rapport de forces qui donne aujourd’hui la majorité parlementaire à un ensemble de partis sans véritable cohérence idéologique et jugés très irresponsables par l’auteur, réunis sous l’appellation de « centrão ».

L’importance des élections au Congrès

Si les élections à la Chambre des députés et au Sénat maintiennent le rapport de forces actuel, il sera très difficile de former une coalition efficace et responsable entre le Congrès et le gouvernement fédéral, capable de réformer les règles qui encadrent aujourd’hui les amendements parlementaires et de faciliter ainsi la gouvernance du pays.

Les enjeux de ces élections dépassent donc largement le seul choix du président. Il s’agit à la fois de réaffirmer la démocratie et de préserver la capacité du pays à être gouverné, aujourd’hui fragilisée par les effets des amendements parlementaires sur la volonté des partis de rejoindre une coalition gouvernementale. C’est aussi un défi de taille pour la capacité du prochain président à construire et à gérer une majorité politique.

Lula est aujourd’hui critiqué pour sa gestion de cette coalition. Il dispose pourtant, selon l’auteur, de nombreux atouts pour mener à bien cette tâche : c’est un responsable politique expérimenté, rompu à la négociation, qui connaît les contraintes propres à la fonction présidentielle et maîtrise les dynamiques politiques à l’œuvre au Congrès.

Cette élection pourrait avoir des conséquences importantes sur l’avenir de la démocratie et le bien-être de la société brésilienne. Pourtant, ces enjeux peinent à mobiliser les électeurs. Et l’atonie de la campagne ne fait qu’accroître l’incertitude.

This article was originally published in Portuguese