« Le comte de Monte‑Cristo », un roman maritime ?

Pierre Niney dans le rôle de Monte-Cristo, à l'affiche en ce moment. Allociné

Il y a mille et une façons d’aborder le splendide roman d’Alexandre Dumas, autant que de nuits dans les contes orientaux.

Le comte de Monte-Cristo est un roman maritime. Non pas au sens où on l’entend généralement : un roman qui se déroulerait essentiellement en mer et dont les personnages seraient tous marins. Non, il s’agit ici de thalassopoétique, d’une dynamique de la pensée à l’œuvre dans la fiction, animée par l’idée d’Océan. Cette dynamique est particulièrement visible dans les premières pages du récit, une magnifique entrée en matière que nous devons en partie aux exhortations d’Auguste Maquet, le collaborateur de Dumas qui a encouragé l’auteur à développer ce début programmatique.

Il y a tout d’abord le métier du héros : Edmond Dantès vient d’être promu capitaine quand il est victime d’une dénonciation calomnieuse qui vise à le faire passer pour un agent bonapartiste. Il est arraché à sa fiancée, une fille de pêcheur catalan prénommée Mercedes, le jour de leurs fiançailles, et jeté dans un cachot du château d’If, sur une île au large de Marseille.

Loin d’être anecdotique, cette intimité du héros avec le monde de la mer participe de sa caractérisation en début de roman. Naïf au meilleur sens du terme – ouvert, innocent et bon – il est étranger à la rouerie sociale. Il est, en d’autres termes, éloigné du monde clos des hommes et familier du monde ouvert de l’Océan. Il est également peu instruit. La claustration prolongée pendant quatorze années au château d’If et l’enseignement de l’abbé Faria le transformeront radicalement et prépareront sa métamorphose en comte de Monte-Cristo.

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Il y a ensuite le décor des premières pages : le port de Marseille et son activité. Le commerce maritime dont les risques et les gains potentiels sont incarnés par le personnage de l’armateur Morrel. Le sort de ce dernier semble illustrer la morale de la fable de La Fontaine, « Le berger et la mer », bien peu favorable au commerce maritime : « Fiez-vous y, les vents et les voleurs viendront ». A l’époque de Dumas, Marseille est le cinquième port du monde et le romancier connaît la ville, qu’il aime et où il fait étape avant d’aller en Italie. Interface entre le monde de la mer et le monde de la terre, le port est de plus le lieu de tous les trafics et de tous les complots. C’est dans le village des Catalans, au début de la corniche, non loin de la mer et du port du même nom que les scélérats Danglars, Caderousse et Mortcerf ourdiront leur complot contre un innocent.

Monte-Cristo : un personnage « insulaire »

Il y a enfin le personnage de Monte-Cristo, qui tire son nom de l’île où il trouve le fabuleux trésor des Spada dont le secret lui a été confié par l’abbé Faria. Monte-Cristo passe d’île en île : d’If à Tiboulen, où il fait équipe avec des contrebandiers génois avant de se laisser à dessein abandonner à Monte-Cristo pour récupérer le trésor. Le roman a pour idée originelle l’impression ineffaçable de l’île de Monte-Cristo dont Dumas et le prince Napoléon firent le tour en bateau en 1842. Dumas avait annoncé qu’il tirerait un roman de cette excursion – toutes les informations sur ce point et bien d’autres se trouvent dans l’édition de Jean-Yves Tadié en Folio Classique. Le récit originel « Impressions de voyage » se retrouve à la fin du premier tiers du roman, au chapitre XXXI intitulé « Italie-Simbad le marin », associé au merveilleux oriental, à un personnage de marin rusé et double de Monte-Cristo. Îlot narratif, il rappelle l’origine de l’œuvre.

L’île représente aussi la clôture sur soi, aussi bien sur le plan politique – la plupart des utopies sont des îles – que psychologique : Monte-Cristo, possédé par le désir de vengeance et enfermé en lui-même par le secret, est à l’image de son nom : un personnage « insulaire », une forteresse inexpugnable. L’histoire du retour d’un homme puissant qui menace l’ordre établi fait par ailleurs écho à celle de Napoléon et des Cent Jours. Le roman commence le 24 février 1815, soit une semaine avant le retour de l’Empereur de l’île d’Elbe le 1er mars 1815, son débarquement sur le continent et sa marche vers la capitale, avant que cet ultime épisode de l’épopée napoléonienne, commencé sur l’île de Beauté, ne se termine lui aussi sur une île, Sainte-Hélène.

Quand le milieu commande

Si l’on remonte aux textes fondateurs de notre littérature, on remarque que la dissimulation nécessaire à l’accomplissement de la vengeance est la marque d’Ulysse de retour sur l’île d’Ithaque au chant XII de L’Odyssée, et décidé à massacrer les 107 prétendants qui pillent son royaume et convoitent sa femme. « Ulysse aux mille tours », dont l’épithète homérique fait de la ruse son trait définitoire, introduit cette autre facette du marin qui, dans la fiction, se distingue souvent soit par sa candeur – Peter Grimes dans l’opéra éponyme de Benjamin Britten – soit par une habileté qui comprend la dissimulation et la tromperie. Ainsi Ulysse exécute-t-il son plan et récupère-t-il sa femme et son royaume.

L’Océan fait les personnages rusés ou candides, car le milieu commande, autant en raison des réalités de la vie en mer, qui exige de la débrouillardise, qu’à cause des rêveries nées de l’immersion dans cet environnement radicalement autre.

Mercedes, en revanche, n’est pas Pénélope ; elle n’a pas suivi la règle donnée par le héros à la fin du roman : « attendre et espérer ». Mais Monte-Cristo ne s’y est pas conformé non plus ; la maxime qu’il énonce avant de partir est la règle de vie des femmes de marins dont le personnage de Gaud, dans Pêcheur d’Islande, est une vivante image. L’attente, l’espoir et surtout la patience sont en effet le lot des femmes, mères et sœurs de marin.

Thalassopoétique à l’œuvre dans la littérature

Théophile Gautier voyait dans le roman maritime un sous-genre littéraire condamné à l’insignifiance en raison notamment de son vocabulaire technique et de son absence de personnages féminins. Un tel reproche ne s’applique pas au roman de Dumas, dont les personnages féminins – Mercedes et Haydée – sont essentiels.

Le roman de Dumas n’est pas un roman maritime au sens classique du terme, mais il est traversé par une poétique maritime dont les multiples facettes demandent à être mises en lumière. C’est un roman thalassopoétique. Plus qu’un décor ou un thème, même s’il peut être l’un et l’autre, l’Océan a une fonction et des significations dans la fiction qui vont de la construction du héros aux réminiscences historiques et littéraires qu’il met en résonance, quand bien même la partie explicitement maritime de l’œuvre serait apparemment secondaire.

La quantité est-elle d’ailleurs un critère pour peser l’importance relative d’un motif ? On peut en douter. Le récit des aventures maritimes d’Ulysse n’occupe que huit chants sur vingt-quatre. Il n’en demeure pas moins que le titre du poème – odyssée – sert aujourd’hui encore à désigner tout déplacement jalonné de complications, comme si la navigation était l’image même de l’adversité que le monde oppose aux entreprises humaines, mais aussi le symbole des enchantements du voyage, dont on sait qu’il compte plus que la destination.